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Extrait : La porte du paradis

Nous marchions en silence, le long d’une rue tapie de rocs et bordée d’arbustes qui semblaient peiner à grandir.

C’est vrai, nous étions dans une prairie.

Nous étions une foule immense, ahanant en file indienne, une colline un peu abrupte. Notre destination ? Une porte au loin, au bout de la rue. Elle était littéralement encastrée entre la limite de la colline abrupte et l’horizon naissant, aux contours encore incertains. La porte était dorée. On aurait dit qu’elle avait été taillée dans un immense plateau d’or suspendu au néant. La lumière qui émanait de la porte était si puissante et claire qu’elle semblait illuminer le monde entier.

Un tourbillon se leva, venant de l’Est et souleva un léger nuage de poussière. Juste après, un murmure lointain, à peine audible, vint rompre le silence infernal qui régnait en maître sur la foule :

-        Voilà, là-haut. C’est la porte du paradis. Déclara une voix tout près de moi.

-        Ah oui ! j’ignorais que c’est si proche. Reprit une autre.

-        Détrompe gars ! As-tu jamais été marié ? Relança la première voix.

-        Jamais ! Pourquoi ? Questionna l’interpelé.

-        Dans ce cas tu n’y arriveras guère. Moi, je l’ai été par deux fois. La première fois ça n’a pas marché et on a divorcé, sans problème. Je me suis remarié mais là, j’en ai été séparé il y a deux ans de cela. Par Dieu lui-même. Répondit encore la première.

-        Et depuis……s’enquit l’autre…

-        Depuis…., je ne me suis plus marié, j’ai attendu ce moment solennel : franchir la Porte. Reprit calmement la première voix.

Je me retournai, question de voir qui discouraient ainsi. Surprise. Je ne vis personne. En tout cas, pas derrière moi. Pourtant, je pus voir, une demi-douzaine de tourtereaux qui, avec une dextérité insouciante, picoraient des grains de sable sur le bord de la rue que nous longions. Un trio était un peu plus près de moi. Je conclu que ces trois oiseaux avaient dû acquérir le privilège sacré de parler, mais me ravisant de l’absurdité de ma réflexion, je me souris à moi-même. C’était simplement une aberration.

Devant moi et à quelques mettre seulement, je pouvais encore voir des individus qui s’avançaient vers la porte luisante, mystérieusement encastrée dans le rock. De ceux qui marchaient, il n y avait ni hommes, ni femmes ; ni Blancs, ni Noirs, ni Jaunes. C’était des Hommes. Rien que des Hommes. Ils étaient tous habillés d’un blouson blanc unique qui les couvraient jusqu’aux pieds. Leur tête était voilée. On aurait dit des moines exécutant quelque rituel pour se rapprocher davantage du Tout Puissant.

Pris de confusion, je me demandai où avaient bien pu passer les gens qui discutaient à l’instant, derrière moi. Un des trois oiseaux s’en alla rejoindre les autres, laissant, à quelques mètres de moi, un couple apparemment familier. J’eus l’idée de faire lever les deux tourtereaux qui étaient restés près de moi, mais me rappelant qu’il n’y avait justement plus personne qui pourrait leur faire du mal, je me retins, puis abandonnai l’idée. Ils ne couraient vraiment aucun danger, du moins pas dans l’immédiat. Néanmoins, je continuai de penser que si ces tourtereaux pouvaient m’entendre, je leur aurais interrogé s’ils avaient été mariés.

-        Nous le-sommes ! dit l’un des oiseaux qui sembla avoir lu dans ma pensée.

Deuxième surprise : ces animaux avaient dû lire dans mes pensées. Je n’en fis pas un drame, considérant qu’il pourrait s’agir encore d’une simple coïncidence. Je repris la marche, un peu plus rapidement, soucieux de réduire la distance qui commençait à se creuser entre la file des hommes qui s’avançaient et moi, depuis que j’avais porté mon attention sur les tourtereaux. « Il faut que je les rattrape, peut-être me diront-ils si ce parcours est réservé à une catégorie de personnes ».

-        Justement, pour ceux qui n’ont pas été mariés de leur vie, il n’y a pas d’issue possible, rétorqua d’une voix calme sereine l’un des tourtereaux qui étaient près de moi.

-        Dans ce cas, certains devraient rebrousser chemin, répliqua d’une voix fine qui trahit son genre ; ce devait être la femelle.

-        Bien sûr, ma chérie. Heureusement que pour nous ce ne sera pas le cas. Nous avons tenu à notre pari et cette porte la haut nous sera grandement ouverte à notre arrivée, reprit la voix masculine.

-        Oui, mais moi je me plains de ceux qui sont restés célibataires et à qui la porte ne s’ouvrira pas, déclara encore la voix féminine

Toute était dit. Il fallait donc avoir été marié pour accéder à la porte encastrée la haut entre l’horizon naissant et la cime de la colline, la porte du paradis. Pour moi qui n’avais jamais été marié, le choix était clair : rebrousser chemin. Pourquoi donc  aller jusqu’à destination et me faire refouler pour une raison que je connaissais déjà bien ? M’interrogeai-je.

Je m’arrêtai, me retournai pour reprendre mes pas. Retourné d’où je venais, convaincu que, quand une issue vous est interdite, il faut repartir d’où l’on vient. Peut-être, trouverais-je, chemin faisant, quelqu’un qui n’attend qu’à porter une alliance afin de pouvoir rentrer dans le lot des élus du paradis. Je fis un premier pas sans me retourner. En avançant le second, il me sembla que je le posais dans un vide béat. Le temps de me retenir, je chutais librement dans l’abîme du gouffre que je n’avais pu apprécier. Les ténèbres de ce gouffre contrastaient avec la lumière divine qui illuminait l’extérieur. J’émis des cris. Mais rien ne me revint. Même pas l’écho, cette voix factice qui ravive l’espoir des personnes en situation désespérée. La chute demeura longue, si longue que je perdis toute notion de temps et tout espoir de parvenir enfin au fond du gouffre.