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"La porte du paradis" (suite)

Au bout d’un temps interminable, je perçus une lueur morne qui semblait venir de nulle part. Des goûtes d’eau tombèrent sur mon front. Je crus au début à de la sueur, mais, je me ravisai, les goûtes d’eau, plus épaisses que celles d’une pluie, me tombaient plutôt dessus ; à un rythme irrégulier, incertain et avec un peu d’hésitation. La fréquence se fit un peu plus régulière et persistance. « Il ne peut s’agir d’une pluie ». En tout cas cette eau, quelle que soit son origine, me fit assez de bien. Elle coula de mon front et obstrua mes yeux. D’un geste brusque, je levai la main droite pour me nettoyer la face…… C’est alors que j’entendis des paroles prononcées près de moi. D’abord incompréhensibles, puis plus nettement. Il y avait plus de voix de femmes que d’hommes. Celle que j’entendis plus clairement fut celle d’une femme :

-         Dieu merci ! il revient à lui. Avait dit la voix.

-         Amenez encore de l’eau ! Il n’y a personne dans la maison ? cria fortement quelqu’un.

J’ouvris enfin les yeux, ma vision fut d’abord floue et incertaine. Mais je pu voir la scène qui se déroulait devant moi. Une femme d’un certain âge amena de l’eau dans une calebasse. Son visage ne me dit rien. D’ailleurs, je ne reconnu personne parmi les gens qui m’entouraient. Ils pouvaient être cinq ou six. Une autre femme prit la calebasse d’eau, en puisa dans le creux de sa main, puis m’en aspergea. Elle reprit le manège une deuxième, puis une troisième fois. Tout autour, les voix s’étaient tues, personne ne parlait plus. Lorsque la dame puisa encore de l’eau de la calebasse pour m’en asperger une quatrième fois, j’arrêtai son geste, d’un signe de main :

-         Pour les hommes, trois fois c’est bon. Ou je me trompe ? demandai-je.

-         Tu as donc compté ? Je croyais qu’il t’en fallait une quatrième, reprit la femme qui m’aspergeait d’eau.

-         Je ne suis pas une femme. Non ? dis-je.

-         Il y a des « hommes-femmes », dit d’un ton plaisantin, quelqu’un du groupe.

-         Ah oui ! et vous me comptez parmi ceux-là ? demandai-je un peu plus éveillé.

La femme qui m’aspergeait d’eau remit la calebasse à celle qui la lui avait apportée qui s’en alla.

Moi, j’étais allongé sur un hamac sous le manguier, seul arbre fruitier qui ornait alors ma cour. En fait, pour moi, il en avait deux. En effet, lorsque, quelques ans au paravent j’avais entrepris d’acquérir le lopin de terre où j’ai bâti ma maison, il n’y avait que des arbres qui n’avaient d’importance que les avantages qu’ils procuraient à l’environnement. Des arbres fruitiers, il n’en aucun ou plutôt, de vieux troncs en décomposition avancée. L’on pouvait reconnaître des troncs de cocotiers, de palmiers et d’orangers dont l’état de décomposition prouvait qu’ils avaient été taillés depuis des années.

Le quartier était alors la banlieue la moins habitée de la capitale. Les Loméens avaient acquis et clôturé la plus part des parcelles terrestres mais tardaient à y construire. En effet, les services sociaux de base tels l’eau, l’électricité n’avaient pas encore atteint les rues intérieures. Néanmoins, la Nationale N°1 en était nantie et il fallait de gros moyens pour un particulier se faire des branchements d’eau et ou d’électricité de là jusqu’à sa propriété. Le commun des Togolais, bien qu’ayant acquis des lopins de terre dans le quartier d’Agoè, restaient encore dans le centre ville, préférant l’ambiance citadine. Le quartier était donc clairsemé, avec seulement quelques maisons qui poussaient avec une lenteur avérée. Pour moi, c’était l’endroit idéal pour travailler dans la quiétude totale. Ainsi, lorsque j’avais eu l’opportunité d’acheter cet espace, je n’avais pas hésité, convaincu que dans les cinq à dix ans qui suivront, je serais envahi par les habitations. Le vieux Robert DOGBEFOU qui m’avait cédé l’espace m’avait recommandé d’y planter un manguier. La discussion avait été assez brève, mais lourde de sens et d’émotion :

-         Tu sais garçon, ce lopin de terre m’a été légué par mon père, qui l’a lui-même hérité de son père. Ici se trouvaient plusieurs arbres fruitiers. Un verger en fait. Je veux bien te le léguer mais à deux conditions, avait déclaré le vieux Robert DOGBEFOU.

-         Dites toujours monsieur Robert, mais je ne vous promets rien, avais-je dit.

-         Ce n’est rien de compliqué. C’est juste que j’aurais aimé voir un manguier grandir ici. C’est le seul arbre fruitier que je n’ai pu faire grandir à cet endroit. Déclara le vieux.

-         Bien et la deuxième condition ? avais-je demandé.

-         Elle concerne ma dépouille quand je ne serai plus…. Commença –t- il

-         Ecoutez Monsieur Robert, vous avez encore du temps et je voudrais que vous mangiez des fruits du manguier que je compte planter ici, déclarai-je, l’interrompant.

-         Garçon, ne m’interromps pas. Je disais donc qu’il te faudra contacter cette adresse. Avait encore dit le vieux Robert en me tendant un bout de papier jauni par l’âge.

J’avais alors pris le papier de la main tremblante du vieux Robert. Sur le papier, il y était inscrit un graffiti ; le numéro de téléphone d’un certain Albert TOGBUI Kouma. L’écriture incertaine des chiffres du numéro témoignait de la difficulté qu’avait dû avoir celui qui l’avait porté là. J’avais conclu qu’il s’agissait du vieux Robert lui-même. Mais j’avais tenté de le convaincre qu’il n’était pas encore à la porte du paradis :

-         Ce ne sera pas la peine, vieux Robert. Tu devras manger des fruits de ton manguier avant cet événement, avais-je affirmé.  

-         N’en sois pas si sûr, jeune homme. Rappelle-toi de notre discussion d’aujourd’hui, avait ajouté monsieur Robert, catégorique.

Le lendemain matin, j’étais allé acheter un jeune manguier chez monsieur Belfleur, le seul jardiner du coin. Et ma surprise avait été si grande quand, après avoir fait mon choix, le vieux ait déclaré d’une voix monocorde et ronronnante : « Enfin, enfin, ce vieux de Robert a trouvé quelqu’un …. ». Mais, je n’y avais pas prêté attention sur les propos du vieux jardinier, convaincu qu’il s’agissait d’une hallucination de vieillesse. Mais, dès la tombée du soir, je m’étais rendu sur le site qui ne était pas encore mien et où je plantai le jeune manguier. Pour moi, il était devenu subitement important que ce vieux de Robert voie grandir l’arbre qu’il n’avait pu planter dans sa cour. Plusieurs semaines passèrent sans passées sans que mes occupations sans que je me rendre chez le vieux pour voir comment évoluait le manguier. Un matin de juillet, par une pluie battante, j’avais décidé d’aller chez Robert. En partant, l’idée me vint de prendre sur moi le bout de papier sur lequel il m’avait laissé auparavant une adresse. A mon arrivée, j’avais surpris aux côtés du manguier que j’avais planté, un second. Ce dernier avait aussi près du premier qu’en grandissant, les deux arbres devaient se confondre. Le temps de penser à quoi faire, mon attention fut portée sur les remues ménages qu’il y avait dans la case en terre où dormait le vieux. Robert avait rendu l’âme ….. sans malheureusement avoir goûté aux fruits de l’arbre qu’il semblait avoir tant souhaité.

Le silence qui s’était subitement refait depuis que je m’étais réveillé, commença à se meubler de voix. Des personnes parlèrent derrière moi, tenant des propos que j’eu du mal à déchiffrer. Néanmoins, une des voix me parue familière et je me retournai pour m’en assurer. La voix que j’avais crue reconnaître était bien une familière : celle de Ella DIMANA. Sa personne me retint un peu moins l’attention. Tout mon être fut porté sur les branchages qui se trouvaient à la limité près du hamac dans lequel je m’étais allongé un moment auparavant, pour bénéficier, comme à l’habitude, de l’ombre de mon manguier. Le deuxième tronc du manguier s’était détaché de l’arbre et s’était affaissé derrière moi. S’il avait dévié d’un iota, il m’aurait écrasé, littéralement. Un frisson électrisa tout mon corps ; des goutes de sueur perlèrent et coulèrent de mon front, et envahirent mon visage. Je fis un effort pour me lever, mais, je dû arrêter mon initiative, convaincu de ne pouvoir gouverné mon corps. Mes forces semblaient m’avoir quitté à jamais. « La vieillesse ? Non elle serait venue assez tôt ! » Pensai-je. Mais, me ravisant, je me dis qu’à 65 ans d’âge, il  fallait bien se faire à l’évidence et laisser l’orgueil aux jeunes : j’étais devenu vieux et mon corps commençait à me plier à sa volonté. Il avait droit….. Par contre, je ne pus comprendre comment j’avais pu avoir la vie sauve dans cette situation. Un miracle, me dis-je. Je me rendis enfin compte des raisons pour lesquelles le petit attroupement qui s’était fait autour de moi, avait un comportement incompréhensible. Autant sur leur visage que dans les propos qu’ils tenaient, il y avait une sorte d’hésitation adoubée de peur, de pitié et de compassion pour ma personne. A mon âge, les gens pouvaient bien avoir pitié de moi, mais que mon corps soit devenus aussi vieux que je ne sois pas en mesure de me lever, m’inquiéta vraiment. 

-       Aidez-moi, s’il vous plait ; dis-je après l’échec d’une ultime tentative de me lever.

-       Ne te déranges, Karmon, je suis là pour t’aider, déclara Ella qui s’était approché instantanément pour me soutenir.

-       Merci, Ella.

-       Tu n’as pas à me remercier, Karmon.

Ella me tint par la taille et m’aida à me lever puis, fis signe à l’un des deux hommes qui étaient présents qui s’exécuta. L’instant d’après, le jeune homme revint au volent d’une TOYOTA 404 tout neuve et se gara juste à notre limite. Ella m’aida à m’y installer à l’avant.

-       Darius, tu peux retourner à la maison. Je vais le conduire faire un tour en dehors de la ville, affirma-t-elle au jeune homme.

-       D’accord, maman. Répondit le jeune homme.

-       On se voit dans peu, reprit Ella.

Ella conduisit promptement et nous sortîmes de la ville, en direction du nord. Au bout d’un parcours de quinze kilomètres environ sur la Nationale N° 1, Ella vira à droite et nous amorçâmes une colline bordées de grands arbres. La rue était ombragée bordée d’une haie vive de tecks indiens. Pratiquement inhabités, les terrains surplombant la colline étaient parsemés de palmiers à huile et de cocotiers. Quelques palmerais et cocoteraies défilèrent sous nos yeux. Un peu au loin devant les quelques maisons que nous pouvions apercevoir, des femmes et des enfants s’activaient vacant à leurs activités domestiques.

Ce parcours ombragé, sous l’air pur et saint des champs me fit assez de bien et me remis de plomb. Cela faisait un bout de temps que je ne m’étais permis une sortie pareille. En effet, la dernière fois que j’en avais fait, c’était pour me soustraire un peu à la routine de la vie citadine et humer de l’air frais de campagne. En revenant de ce voyage que j’avais fait dans un village près d’Atakpamé, j’avais fait un accident dans lequel j’avais perdu ce qui restait de ma vieille Land Rover. J’en étais sorti sain et sauf, sauvé par la seule volonté divine. Je n’avais donc pu rien récupérer du véhicule. Ce qui m’obligea depuis lors à m’enfermer davantage dans mes recherches. Ne sortant donc plus seulement que pour participer à quelques rencontres sur les thèmes de mes recherches sur les changements climatiques. Durant les deux heures de parcours que nous fîmes, je ne cessai de me poser des questions par rapport à Ella. Où était-elle passée tout ce temps ? Depuis notre rupture de plus de quarante ans, je n’avais plus eu de ses nouvelles. J’avais seulement appris qu’elle était partie quelques mois plus tard en Europe pour y continuer ses études mais je ne sus jamais dans quel pays.

Sur la route de retour, alors qu’Elle était concentrée sur trafic devenu dense à ce moment final de la soirée, je décidai de rompre le silence :

-       Dis Ella, depuis quand es-tu au pays ?

-       Depuis toujours, Karmon, répondit-elle sans se détourner de la route.    

Le ton de sa voix était ferme mais sans teinte d’irritation. Je compris qu’elle ne voulait pas engagé de discussion tant qu’elle conduisait.

Quelques minutes plus tard, les lumières de la ville de Lomé apparurent, au loin, en contrebas, nous prouvant que nous étions déjà à l’entrée de la ville. Quelques tours de plus et nous rentrions dans la banlieue nord de Lomé. Ce fut pour moi l’occasion d’observer un peu la banlieue. Agoè avait changé. Les domaines autrefois seulement clôturés portaient des constructions d’une esthétique mirifique. Depuis ma dernière sortie qui  s’était soldée par un accident, je m’étais soustrait de la vie du quartier au point que j’ignorais les changements qui s’y étaient intervenus. Des maisons à deux niveaux et plus avaient été construites avec une architecture des plus améliorées, rendant du coup à la banlieue une allure bien meilleur que le centre ville où les toits en tôle des maisons à un seul niveau avaient jaunies depuis longtemps, témoignant de leur vieillesse. Agoè, avec ses rues bien définies et ses réserves administratives respectées deviendra dans moins de deux ans, une zone résidentielle. D’ailleurs, l’embouteillage en cette fin de journée témoignait de la concentration de la population de Lomé dans cette partie de la capitale. « Deux petites années et Agoè devient un centre résidentiel » pensai-je.

Pendant que je réfléchissais aux changements qui étaient intervenus dans le quartier, Ella fit quelques détours et nous nous retrouvâmes devant une maison de deux niveaux, construite sur un terrain de deux lots. Les portes de l’énorme garage s’ouvrir et laissa entrevoir le jeune qui, quelques heures auparavant avait approché la voiture d’Ella lorsqu’il avait fallu m’aider à y monter.

-       Bonne arrivée, m’man, balbutia le jeune homme visiblement content de nous revoir. Il ouvrit la portière du véhicule à sa mère, puis en me faisant un signe bienveillant.

-       Merci Darius, répondit Ella.

Une porte interne nous conduisit dans la cour de la maison.   Lire le premier extrait